5 octobre 2020

Ma journée a pris un tour inattendu. Je vais tenter de retracer tout ce qui s’est passé.

J’ai passé la matinée à ranger et cuisiner. J’ai préparé une tarte aux pommes pour mon amie. Ça faisait longtemps que je lui parlais de ma tarte aux pommes. Le moment semblait être le bon, je l’ai invitée à l’heure du thé pour la goûter.

Quand la tarte a été refroidie, je l’ai démoulée dans le plat de service que m’a offert ma tante Lucile, le plat vert émeraude avec un liseré doré.

Je reconnais, sans fausse modestie, que la tarte semblait réussie. J’ai porté le plat dans la salle à manger et l’ai posé sur la table. Puis j’ai sorti les assiettes à dessert et les cuillères. J’ai posé le tout sur la table. Tout était prêt.

Je me suis accordé un moment de réflexion : je n’étais pas certain que ce fut une bonne idée d’inviter Camille. Nos relations ces derniers temps étaient… étranges. Je ne sais pas comment les définir mieux. Mais je n’ai pas eu beaucoup de temps pour réfléchir, car on a sonné à la porte. Dans un mélange d’anxiété et d’excitation, je suis allé ouvrir la porte.

C’était Camille.

Elle m’a fait un grand sourire. J’adore son sourire. Des bonjours ont été échangés, des bises aussi. Nous avons pris des nouvelles l’un de l’autre. Je me suis assuré qu’elle n’avait pas eu de mal à trouver la maison. Elle m’a affirmé que non.

Nous sommes restés un moment sur le pas de la porte, légèrement embarrassés jusqu’à ce qu’elle me demande d’un air taquin où était ma tarte aux pommes. J’ai balbutié, puis je l’ai précédée dans la maison, jusqu’à la salle à manger.

Elle marchait derrière moi « Mmm, ça sent bon. » Elle a dit. Ça m’a fait sourire.

Je me suis tourné vers elle et lui ai demandé « vraiment ? »

« Oui » et elle a ajouté après avoir humé l’air : « ça sent la pomme, il y a aussi une légère odeur de caramel, de beurre. »

Elle est entrée un peu plus avant dans la pièce. Quand elle a vu la tarte, elle m’a souri à nouveau. « Ça a l’air appétissant. » Puis elle a posé son sac à main sur une chaise. Et là, elle s’est tournée vers moi et m’a demandé : « alors, je peux la goûter ? » Elle avait le regard brillant et un petit sourire retenu. J’étais à peu près sûr qu’elle ne parlait pas de la tarte. Mais j’ai fait comme si de rien n’était : « oui, bien sûr. C’est pour ça que tu es venue, non ? Assieds-toi ». Je lui ai tiré une chaise.

Elle m’a remercié et s’est assise. Je ne sais pas si elle a été déçue que je ne relève pas. Elle n’a rien laissé paraître.

J’étais encore un peu embarrassé et nerveux, je crois. J’ai fait le service d’une main tremblante. Je sentais son regard posé sur moi, observant le moindre de mes mouvements.

J’ai posé une assiette devant elle. Elle m’a remercié. Je l’ai observé du coin de l’œil et je l’ai vu humer l’air au-dessus de la tarte et esquisser un sourire.

Je me suis servi et me suis assis en face d’elle. Elle a attendu que je m’assoie pour me taquiner encore un peu : « c’est l’instant de vérité ». Elle m’a fait un clin d’œil, a saisi sa cuillère et a pris une bouchée.

Je l’ai regardé mâcher doucement. Elle a laissé échapper un soupir de contentement. Quand elle a eu terminé sa bouchée, elle m’a regardé. Elle a hoché la tête et en désignant son assiette avec sa cuillère, elle a lâché un « très bonne » avant de reprendre une autre bouchée.

Je suis surpris comme ces deux mots m’ont fait plaisir. Je pense que j’ai dû continuer à l’observer manger, car elle s’est interrompue et m’a demandé si je ne mangeais pas.

Machinalement, je lui ai répondu que non, car j’avais mis du GHB dans la tarte.

Elle a secoué légèrement la tête et a roulé les yeux avant de me répondre du bout des lèvres « tu sais bien que tu n’as pas besoin de ça avec moi. »

Ne sachant quoi dire, j’ai pris une bouchée de tarte. J’ai été très heureux de constater qu’en effet, j’avais, encore une fois, réussi ma cuisson. La légère acidité de la pomme était parfaitement équilibrée avec la douceur du sucre légèrement caramélisé.

Nous avons terminé nos assiettes dans un silence religieux.

Je lui ai demandé si elle voulait une autre part. Elle a refusé. Puis elle a à nouveau dit que la tarte était très bonne et elle m’a remercié de lui avoir préparé. Elle m’a regardé un moment fixement, puis elle a pris une inspiration avant de se lever sans un mot.

Elle a contourné la table et s’est approchée de moi. Sans réfléchir, je lui ai fait face. Une fois à mes côtés, elle a marqué un temps d’arrêt, comme indécise. Puis lentement, comme pour ne pas m’effrayer, elle a levé les mains à mon visage et a enlevé mes lunettes. J’étais comme hypnotisé, incapable de former une pensée cohérente, je l’ai laissée faire. Toujours avec une lenteur délibérée, elle a posé mes lunettes sur la table. Puis elle a posé une main sur ma joue, elle a souri, doucement. Le regard interrogateur, elle s’est penchée et a lentement approché son visage du mien. Elle s’est arrêtée à quelques centimètres, nos souffles se sont mêlés, le temps était comme suspendu. Voyant que je ne la repoussais pas, elle a enfin posé ses lèvres sur les miennes.

Le baiser fut léger au début, mais il a vite été plus profond. Nos langues se sont entremêlées dans une dance passionnée. Mon cœur battait la chamade, ce baiser fut très…

Mais j’ai levé la main et je l’ai repoussée lentement. Je lui ai dit dans un souffle que je ne pensais pas que c’était une bonne idée. J’ai repris mes lunettes et les ai chaussées.

Elle s’est appuyée sur la table à côté de moi et a passé les doigts sur sa bouche d’un air songeur. Elle m’a regardé et m’a demandé pourquoi.

« Pourquoi, quoi ? » J’ai demandé. Je ne sais pas pourquoi j’ai demandé ça…

« Pourquoi ce n’est pas une bonne idée ? » Son visage était fermé.

J’avais du mal à réfléchir avec elle tellement proche de moi. Et je repensais à ce baiser. Je me suis levé. Pour éclaircir mes idées, je me suis éloigné d’elle. J’ai hésité, passé ma main dans mes cheveux. J’ai commencé à parler, je me suis arrêté, puis j’ai repris : il était temps que je lui dise.

« Il est temps que je t’en parle... Tu comprendras mieux si tu sais... En fait... je suis attiré par les poulpes, les mâles et... »

Elle me regardait attentivement, sans dire un mot. Ses yeux s’étaient arrondis de surprise.

Du coup, j’ai continué d’une traite : « Voilà, c’est... si tu veux, on peut simplifier en disant que… je suis un poulpophile gay. »

Elle s’est éclairci la gorge : « Je ne m’attendais pas à ça, je pensais que… Mais manifestement, je me suis trompée. » Son ton était légèrement amer. Ça m’a fait un peu de peine d’avoir été la cause de sa déception. Je me suis excusé.

Elle m’a fait un faible sourire « c’est... OK. Je m’en remettrai, je suis une grande fille. Mais je te remercie de m’en avoir parlé, étant donné le contexte avec Kédéla… »

« Oui, c’est pour ça que je n’en ai pas parlé avant. » Ça, plus le fait que j’appréciais l’attention qu’elle me portait. Mais ça, je n’allais pas le lui dire.

Elle a continué : « oui, je comprends. Rassure-toi, je n’en parlerai pas, ça pourrait être dangereux pour toi que ça se sache. »

Nous sommes restés silencieux un moment. Puis, elle m’a demandé si je fréquentais quelqu’un, plus précisément un Kédélian. J’ai levé la tête vers elle, elle me regardait fixement.

J’ai répondu un oui timide. Et j’ai ajouté qu’on ne s’était pas vu depuis son retour forcé sur Kédéla il y a un mois de cela, après l’attentat contre l’ambassade Kédéliane.

Je parlais évidemment de l’attaque sanglante réalisée par des extrémistes, un groupe qui se nommait « les humains d’abord ».

Ce groupe qui s’était formé peu après le premier contact avec la planète Kédéla, il y a 5 ans. C’est surprenant la vitesse à laquelle ils se sont organisés, maintenant que j’y pense. Certaines personnes ne supportent pas ce qui est différent. Les Kédélians, les poulpes, comme on les appelle, ne sont pas si différents de nous en fait, ils sont humanoïdes, intelligents, doués de langage. Ils ont des sortes de jambes faites de tentacules ayant une ossature. Mais quand ils sont habillés, on ne voit pas que ce sont des tentacules. Par contre, je concède que leurs bras tentaculaires sont… inhabituels, de même que leur tête posée directement sur leur tronc et ornée d’une couronne de tentacules plus petits d’environ 15 cm. Mais cela ne justifie en rien la haine propagée par ce groupuscule. Mais je m’égare, revenons à Camille.

Camille m’a demandé si je n’avais plus eu aucun contact depuis le départ.

Je me suis assis, las. Je lui ai répondu que non.

Elle s’est rassise aussi et s’est resservi une part de tarte. Elle a dû sentir mon désir de me confier, car elle m’a demandé de lui parler de « mon » Kédélian.

Je me suis resservi une part de tarte et j’ai commencé à la manger afin de me laisser un temps pour rassembler mes idées. Je lui ai demandé si elle se souvenait du programme d’échange de technologie lancé il y a un an. Elle s’en souvenait, bien sûr.

Je lui ai raconté comment j’en ai fait partie et comment un de nos labos a accueilli un Kédélian. Je lui ai parlé de Boubi.

Elle a eu comme un hoquet quand elle a entendu son nom. J’ai pensé que le nom la faisait rire. Elle n’aura pas été la première à sourire en entendant le nom de Boubi. Mais maintenant que j’écris ces mots, je ne suis plus aussi sûr qu’elle a tenté de masquer un rire. Bref, je lui ai jeté un regard de travers.

Je lui ai dit comment la rencontre était étrange, comment on avait eu du mal à se comprendre au début en dépit des réels efforts faits par Boubi pour parler français.

J’ai fait une pause, je m’en rappelle, avant de lui confier qu’a un moment, Boubi et moi n’avions plus aucun problème de communication, comme si on se comprenait sans parler.

Là, elle a été visiblement surprise : elle a laissé tomber la cuillère qu’elle portait à sa bouche.

Je lui ai demandé ce qui n’allait pas alors qu’elle se levait brusquement. Elle a balbutié « je viens de me rappeler que j’ai un rendez-vous. Il faut que j’y aille. » Et sans demander son reste elle a attrapé son sac à main et s’est dirigée vers la porte.

Instinctivement, je me suis levé, l’ai rattrapé par le bras. Elle a fait volte-face, surprise peut-être que je l’aie attrapée. Elle a regardé ma main, puis elle m’a regardé. « Lâche-moi », a-t-elle dit d’une voix sourde. Mais c’est son regard dur, plus que sa voix, qui m’a fait reculer. C’était la première fois que je voyais son visage aussi froid. Je l’ai lâché, mais j’ai demandé : « dis-moi ce qui se passe. » Et j’ai ajouté : « s’il te plaît Camille. »

Elle a soupiré, comme exaspérée « Il vaut mieux... » Elle s’est arrêtée, m’a regardé fixement. Je lui ai rendu son regard. Elle a fermé les yeux brièvement et a baissé la tête. Puis elle m’a regardé à nouveau. « Ecoute », elle a mis ses mains sur mes épaules. J’ai tressailli tant le moment était chargé de tension. « Si je te dis que je connais des personnes qui pourraient t’aider… »

Je n’en croyais pas mes oreilles, je lui ai demandé de m’en dire plus. Elle m’a parlé d’un groupe d’humanistes qui agissent pour promouvoir l’amitié entre les peuples. Puis elle m’a demandé mon téléphone afin d’y noter un numéro à appeler.

J’ai sorti mon téléphone de ma poche et l’ai déverrouillé avant de le lui tendre. Elle l’a pris et a tapé un numéro qu’elle a enregistré dans mes contacts. En me montrant le contact, elle m’a dit d’appeler ce numéro ce soir, à 19 h. Je devais alors demander un rendez-vous pour un devis pour changer la robinetterie de ma cuisine. Je l’ai regardé, incrédule. Elle a répété patiemment : « la robinetterie de ta cuisine. » Puis qu’il fallait que je dise que j’ai été recommandé par madame Pérido. Elle a insisté : « il faut que tu t’en souviennes ».

Je n’ai pas réagi, j’étais un peu déboussolé. Ce qu’elle disait n’avait aucun sens. Elle a insisté encore, m’a demandé de répéter, ce que j’ai fait. Elle m’a fait répéter plusieurs fois jusqu’à ce qu’elle soit satisfaite. Il y avait une certaine urgence dans sa voix. Je pense que c’est pour cela que j’ai fait ce qu’elle me demandait.

Même maintenant, après son départ, je pense… Il faut que j’appelle ce numéro. De toute façon, quel mal ça peut faire ? Je ne pense pas qu’elle aurait inventé un canular douteux. Je connais Camille depuis si longtemps. Si elle dit que ça peut m’aider à reprendre contact avec Boubi…

Après m’avoir fait répéter, elle m’a attrapé par la nuque et m’a attiré à elle. J’ai cru qu’elle allait tenter de m’embrasser, mais en fait elle a approché sa bouche de mon oreille : « Ne parle à personne d’autre de ce que je viens de te dire. ».

J’ai commencé à parler, mais elle a mis sa main sur ma bouche et elle a continué : « appelle le numéro que je t’ai donné, ils t’expliqueront tout. D’ici là, ne parle à personne de... Boubi. Il est possible que tu sois déjà surveillé. Donc fait comme si de rien n’était, tu comprends ? »

Encore une fois, l’urgence dans sa voix m’a fait acquiescer. Elle a enlevé sa main de ma bouche doucement. Je lui ai demandé ce qui se passait. Je crois que j’ai chuchoté.

Elle a répété à voix basse que je devais appeler le numéro « ils t’expliqueront ce qu’il faut faire. »

En reprenant son ton habituel, elle m’a dit qu’il fallait qu’elle y aille et qu’on s’appellerait plus tard. Elle a posé un baiser sur ma joue, m’a remercié pour la tarte et s’est dirigée vers la porte.

Cette fois, je l’ai laissée partir. Je pense que je suis resté debout au milieu de la pièce bien après avoir entendu la porte se fermer.

Puis je me suis assis, j’ai sorti mon calepin pour noter ce qui s’était passé. Même après l’avoir écrit, je n’en reviens toujours pas.

J’ai confiance en Camille et Boubi me manque terriblement. Si elle a un moyen de me permettre de le voir…

Je vais mettre une alarme pour ne pas rater l’heure.

Je pense que je vais faire un tour pour m’aérer un peu.